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Antoine Lacroix

Antoine Lacroix

Blog de réflexions sur les problèmes de société


Echec scolaire et déracinement culturel, le cas d'Agathe

Publié par Antoine Lacroix sur 14 Octobre 2015, 18:24pm

Catégories : #Immigration

Revenir en France est un déchirement. Agathe pleure dans les bras de sa famille venue l'accompagner à l'aéroport de Yaoundé-Nsimalen. Elle quitte le pays qui l'a vue naître pour revenir dans un pays qui la nourrit mais qu'elle n'aime pas. Pour elle, c'est le pays du mensonge et de l'hypocrisie, bien loin de l'Eldorado tant rêvé. La lune de miel aura duré deux ans. Après elle a compris qu'elle ne serait plus jamais la fille du patron des taxis de Yaoundé. Sa famille lui disait de partir en Europe, elle avait son bac, elle pouvait réussir. Elle a cru que l'argent la rendrait heureuse. Maintenant, elle travaille dans une cuisine d'école primaire des beaux quartiers parisiens. Un travail de négresse au service des blancs. Elle vient, travaille et s'en va. Bonjour, au revoir, à demain. Elle aura dit trois mots dans la journée.

Son fils est en seconde mais il ne fait plus rien à l'école. Ils ne se parlent plus. Il s'enferme dans sa chambre, n'en sort que pour manger et partir le matin, pour le lycée. Sa mère est camerounaise, lui est français. Il n'entend pas du tout aller vivre au Cameroun quand ses parents arriveront à l'âge de la retraite. La retraite ? Il s'en moque, il ne sait même pas s'il aura un jour un travail. Il ne sait pas qui il est, blanc, noir. Il ne s'est jamais posé la question. Il ne réfléchit plus, il se saoule de musique, le casque sur les oreilles.

Doit-il aimer ses parents qui n'aiment pas son pays, ces arriérés aux coutumes d'immigrés dont il a honte. La France est son pays. Il ne se sent pas autre chose que français, un bon français comme un certain Omar Sy pourvu de lèvres trop grossières, trop étrangères à l'idée française de la distinction, parti  pour mieux vivre aux Etats-Unis.

Tout ce petit monde, parents, enfants, vit en retrait, comme des parias. Le retrait de l'investissement de la maman dans son travail, le retrait du fils dans ses études et dans sa réflexion sur son identité. Ils sont incapables de se projeter dans l'avenir. Travailler en classe pour le fils n'a pas de sens, d'une part parce qu'il ne sait qui il est entre son identité de français et sa filiation entâchée par la souffrance et parce que le discours officiel sur ses perspectives d'avenir est biaisé. A l'égal des autres dans l'école, discriminé en dehors. Son monde est illisible, il n'a pas encore les ressources pour le comprendre, alors sa vie se fait sans lui. Aveugle et sourd,  yeux et  oreilles cachés sous le casque du mp3.

Les incertitudes identitaires liées à l'immigration des parents crée un "brouillage des horizons de projection" (Renaud Sainsaulieu, Identité au travail, 1970) pour le fils. L'affiliation à un groupe est impossible. La reconnaisance attachée à l'appartenance au groupe est déficiente.  Pris dans des problématiques qui le dépassent, le fils  est doublement freiné dans son développement,

- par le déracinement culturel des parents qui sape ses fondements identitaires,

- par l'injonction d'une réussite scolaire rendue difficile par  les difficultés de la famille et de l'école à réfléchir et à travailler sur soi.

Les élèves en échec scolaire malgré les cours et les conseils se révélent  incapables de progresser. Leur blocage doit conduire à élargir la réflexion et à interroger les familles, leur entourage éducatif car  parents et éducateurs demandent aux élèves de s'améliorer et par conséquence d'assumer un travail  qui normalement doit leur revenir. On demande aux élèves de s'assumer sans leur dire que les adultes ne se rencontrent pas, ne prennent pas langue entre eux, n'élaborent pas grand chose, sans leur dire que leur mission est difficile tant qu'ils restent pris dans des problématiques d'adultes. Ils restent prisonniers des histoires parentales  et de ce fait ralentis dans leurs apprentissages.  

 

 

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