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Antoine Lacroix

Antoine Lacroix

Blog de réflexions sur les problèmes de société


Des tracteurs à Paris ! Mais à quoi servent les responsables politiques ?

Publié par Antoine Lacroix sur 8 Septembre 2015, 08:10am

Les paysans  en ont marre. Cela ne date pas d'hier. En 2013, les préfets dans une note de synthèse confidentielle avaient préconisé le démontage des portiques qui devaient prélever l'écotaxe, mais surtout surenchérir les couts des produits transformés en France par rapport aux produits étrangers et accroitre le différentiel de compétitivité entre les produits français et les produits étrangers. Les portiques ont donc été démontés.

Ce démontage est la manifestation de la crise du politique dont on se demande souvent à quoi il sert.

Dans une émission de France Culture du 13 avril 2015 (la Grande Table) intitulée "A quoi sert la politique" Caroline Broué avait invité Gilles Finchelstein directeur général de la Fondation Jean Jaurès, et Frédéric Lazorthes historien et essayiste. Je m'approprie leurs propos. Je renvoie à l'émission pour savoir qui dit quoi. L'émission se fait sur la base d'un article de Gilles Finchelstein paru dans la revue Le Débat.

Qu'est ce qui a changé ? La politique ou la manière de voir la politique ?

Un peu des deux. Les mutations en cours, rapides, nous ont fait perdre nos repères. Des nouvelles questions se posent, quelle place devons nous laisser à l'Etat, qu'attendons nous de lui en terme d'efficacité et à quoi sert le politique, quelles sont ses fonctions.

Question liée au temps. A qui s'adresse le politique : aux personnes agées, aux jeunes. Les souhaits ne sont pas les mêmes selon des générations. Les mutations rapides accroissent les différences entre générations. Cette fracture générationnelle  poserait un problème d'unité des attentes exprimées en termes économiques, sociaux. (Il n'est pas sûr qu'elle ait été moindre dans le passé. Les deux interlocuteurs ne sont pas du même avis)

Question liée aux territoires. Notre vision du territoire est à la fois locale, nationale, européenne, mondiale dont les problématiques se superposent et dont les décisions s'imposent aux citoyens ce qui pose la question des acteurs politiques, qui peuvent être l'homme politique, l'Etat, les institutions représentatives, ou des acteurs non politiques vers lesquels  le citoyen préfère maintenant se tourner.

La question posée est globalement celle de la difficulté de lecture du fait politique due à la rapidité des mutations.

Temps : problème de l'accélération du temps. 

Le monde va plus vite, dans la vie personnelle et dans la vie professionnelle, il faut tout faire en même temps or la mission de garant de l'intérêt général du politique devrait lui  faire prendre en compte un temps long ; il devrait le conduire à ne pas réagir à l'actualité, aux différentes nouvelles qui se succèdent au jour le jour.

Je pense au livre d'entretiens de Raphaëlle Bacqué, L'enfer de Matignon, (2008, Albin Michel) dans lequel un des premiers ministres dont elle recueille les souvenirs, se plaint de devoir prendre des décisions importantes dans l'urgence, en trente secondes entre deux portes.

Dominique de Villepin, page 163 : "Le temps des médias n'est pas celui de la politique". "Tout cela (les mesures prises) demande du temps. Plus de temps qu'il n'en faudrait pour que l'action politique garde toute sa fraicheur et toute sa crédibilité. "

Je fais référence à ce documentaire de France 3 (Nucléaire, exception française, 2013) dans lequel Marcel Boiteux, aux commandes d'EDF entre 1967 et 1987 explique comment Pierre Messmer lui donna une matinée en 1973 pour lui fournir le nombre de centrales nucléaires qu'il était possible de construire en France. "On n'avait jamais pris une décision aussi importante de façon aussi rapide" dit-il (5e mn du film)

On prête à De Gaulle l'expression et l'opinion selon laquelle les Français sont des veaux, cette expression sous-entend qu'ils sont incapables de réflexion rapide. Cette opinion n'est-elle pas partagée par une partie des responsables politiques ? L'accélération du temps peut être déplorée par un premier ministre mais recherchée par une certaine élite politique qui trouvera bien commode de ne pas avoir le temps de consulter le parlement par survivance de mépris aristocratique. L'urgence est anti-démocratique car elle fait passer des questions relevant du débat démocratique dans le secret des questions de sécurité nationale.

Sur la fracture générationnelle : Dans le passé la transmission était plus simple.  Elle est restée descendante  mais elle est aussi ascendante. Les petits enfants enseignent leurs ainés notamment sur les questions du numérique. La société n'est plus autant homogène que dans le passé et cela complique la tâche du politique.

Les attributions sociales des âges de la vie ont été transformées par rapport aux années soixante, à l'après guerre. L'age de la vieillesse ne correspond plus forcément à l'âge de la relégation, et l'âge de la jeunesse à celui de l'entrée dans la vie active.

Le rapport au temps, l'immédiateté, sont source de différenciation entre les générations. Par conséquent, il est difficile pour les politiques d'offrir des réponses communes.

La crise du politique atteint son périmètre, ses institutions, ses fonctions.

Le périmètre du politique s'est réduit mais qui l'a remplacé dans l'exercice du pouvoir ? (Question d'Antoine Mercier)

Le politique s'est délesté en partie de ses pouvoirs, pour le droit, l'administration, la finance, les médias, l'Europe. Le pouvoir central de tradition jacobine s'est diffracté (Expression propre à Gille Finchelstein que l'on retrouve dans un article de 2008 paru dans le quotidien La Croix de Pascal Périneau)

vers le bas  et les collectivités locales à cause de la décentralisation

et vers le haut, vers l'Europe. Les centres d'exercice du pouvoir se sont dispersés et éloignés, rendant la coopération, la coordination, l'action en général plus difficile.

Le délestage du pouvoir central vers d'autres lieux pas seulement l'Europe mais aussi notamment "le marché" est la cause d'une convergence des discours des partis et d'une difficulté de différenciation entre la gauche et la droite. Dans les années 80, les individus se tenaient sur des positions politiques opposées fondées sur des opinions très tranchées. aujourd'hui ce n'est plus le cas, il y a eu des alternances, des cohabitations, des ouvertures, des transfuges, des défections. De nouvelles forces politiques sont apparues au centre, aux extrêmes, Les citoyens considèrent que le clivage gauche droite n'est plus pertinent.

Alors qu'auparavant, on s'opposait par une appartenance différenciée à des structures, des contenants, maintenant l'opposition se fonde sur les contenus. de ce fait les différences sont moins lisibles.

Le clivage gauche droite n'a plus sa fonction structurante qu'il avait auparavant du fait que les décisions européennes  sont déjà uniformisées lorsqu'elles arrivent au niveau national. Pierre Moscovici en devenant commissaire européen est promu par rapport à son ancien poste de ministre d'une économie nationale, perd un peu de sa casquette de socialiste pour obéir aux us et coutumes propres à la commission européenne,  pour rentrer dans un système où les clivages politiques ne sont pas ceux des nations.

Le nouveau clivage, souligné par le Front National et le Front de Gauche, l'ancien et le nouveau détenteur de la fonction tribunicienne d'expression des mécontentements populaires, oppose la représentation nationale avec les représentants européens, l'Europe est accusée de faire le jeu des élites, de l'oligarchie contre le peuple. C'est le lieu du nouveau clivage. Le clivage gauche-droite monte à Bruxelles et redescend sous forme de clivage peuple-élite. D'ou la position du Front National soutenu en partie par l'ancien électorat populaire communiste et à droite par les souverainistes, et rejetant les partis de gouvernement sous le slogan UMPS.

Le constat globlal est celle d'une crise du politique dans une société moins lisible car en décomposition, en recomposition, en recherche d'une définition d'elle même.

La société serait beaucoup plus divisée, en recherche d'identité et non plus d'égalité, ce qui serait dangereux.

En effet lorsque le débat porte sur l'identité, il porte sur l'être, lorsqu'il a pour sujet l'égalité, il essaie de définir ce que l'on a ou ce que l'on espère avoir. Ce débat sur l'être peut amener des conflits bien plus passionnés que celui sur l'égalité.

Depuis l'après-guerre le débat politique est marqué par l'idée de l'égalité, le montant des prélèvements, la redistribution, l'assistance, l'assurance. L'égalité est une notion qui a tendance a être oubliée et lorsque le discours à gauche y fait référence, elle est transformée en débat sur les discriminations. Or chacun a le sentiment d'être plus ou moins discriminé et monte au créneau dès qu'il se sent victime. Le débat politique induit donc des comportements victimaires et exacerbe l'expression des mécontentements. Le fait  d'insister sur les discriminations noircit la société et favorise des comportements de désafilliation sociale.

Il faut arriver à sortir du débat caricaturant un égalitarisme de gauche et un inégalitarisme de droite en articulant les deux notions d'égalité et du mérite et en discutant des moyens non pas comme le fait la gauche actuellement en mettant l'accent sur la redistribution fiscale qui fait défaut en période de crise mais en attaquant les problèmes à la racine. 

 

                                                                     **********

Quel éclairage ces propos apportent-ils sur la situation des  paysans ?

Les paysans incriminent l'Europe dont la partie politique est plus avancée, en décalage avec la partie économique et sociale. Le clivage nation-europe apparait ici alimentant les extrêmes,  et durcissant les actions politiques.

Les paysans rejettent le trop plein de normes, le trop d'Etat. On retrouve ici ce qui est dit plus haut, à savoir le rétrécissement du périmètre de l'Etat mais aussi la superposition des normes, des acteurs et leur opposition. Les normes françaises présentent trois défauts :

elles sont trop nombreuses,

elles font partie d'un dispositif à étages au sein duquel elles rentrent en contradiction.

elles sont plus contraignantes qu'ailleurs en Europe

 Les producteurs appellent à un Etat moins présent et à une rentabilité de leurs exploitations par une plus juste répartition des marges grâce à des prix d'achat plus élevés. Cela illustre l'idée que l'Etat se rétrécit, un mouvement d'inspiration libérale.

Mais demander que l'Etat intervienne pour peser sur les relations entre les producteurs et les distributeurs, est  une demande qui relève d'une économie planifiée, socialiste. L'Etat ne peut fixer les prix dans une Europe libérale. Les paysans demandent une gestion de l'Etat à la fois libérale et interventioniste. Tout cela n'est pas très cohérent.

La logique de marché voudrait que les producteurs français insérés dans le grand marché européen disparaissent parce qu'ils sont moins compétitifs que leurs voisins européens. S'adapter leur est impossible parce que le carcan des normes françaises les en empêche. L'Etat doit encore réduire son périmètre pour alléger les normes, pour laisser la place aux normes européennes ce dont ne veulent pas des Français différents des Allemands ou des Danois.

En définitive, les producteurs sont les victimes du conflit de valeurs entre l'Europe du Nord et l'Europe du Sud entre la choucroute et la salade à l'huile d'olive.

Alors à quoi servent les responsables politiques ? A rapprocher les peuples pour leur donner envie de manger de la choucroute à l'huile d'olive. Bon appétit !

 

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