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Antoine Lacroix

Antoine Lacroix

Blog de réflexions sur les problèmes de société


Les laideurs et les beautés que je choisis de voir.

Publié par Antoine Lacroix sur 26 Mai 2015, 08:12am

Catégories : #laideur beauté dans l'art

Le festival de Cannes vient de produire sa récolte annuelle en récompensant entre autres Jacques Audiard,  Vincent Lindon, le film de Maïwenn avec Emmanuelle Bercot, Rooney Mara, la punkette geek du très réussi Millénium, film réalisé par David Fincher en 2011, primée pour cette édition 2015  pour son rôle  dans Carol de Todd Haynes. Une  palme d'honneur a fait une place au cinéma d'auteur personnifié par Agnès Varda.

En 2013, la Vie d'Adèle après la Graine et le Mulet m'avait fait subir des longueurs complaisantes autour du corps de la femme dont je sortais à la fois émoustillé et blasé, dans un sentiment contradictoire de flatterie sensuelle et de déplaisir d'avoir été embarqué malgré moi dans les travers d'un auteur dont le succès tenait au goût du transgressif chez les créateurs d'opinion. Alors je rêvais du renouveau d'une censure vengeresse , armes à la main, drapeau au vent, au nom du respect de l'authentique.

Et puis pourquoi les hommes parlent-ils toujours au nom des femmes ? Dans la Vie d'Adèle, deux femmes font l'amour mais c'est un cinéma d'homme dans le désir, la rupture, dans la claque, les cris et les pleurs. L'homme n'est pas filmé, derrière la caméra, ou sur son siège devant l'écran mais il est omniprésent. C'est lui qui décide, organise, impose sa vision jusqu'à l'écoeurement. La bave d'Adèle, sa morve sont fascinantes nous dit cet article de Causeur. Pourquoi pas sa pisse ? C'est à la mode de donner à voir ces dames la culotte sur les chevilles pour que ça fasse plus vrai. L'homme sélectionne les acteurs, donne leur chance aux actrices-nymphettes d'un seul film. C'est lui qui lance, fait et défait les carrières, expose à la lumière et, tel un magicien, mystifie et fait disparaitre. C'est un cinéma d'homme pour les hommes. La femme reste le faire-valoir et le jouet de l'homme.

Deux femmes font l'amour, deux actrices aussi, elle le font en vrai. La vraie vie s'introduit dans la fiction. Adèle est le nom de l'actrice et de l'héroïne.  Ces deux femmes se connaissent par les papilles, elles se sont embrassées, caressées, léchées, elles se sont goutées à pleine bouche sans faire semblant en laissant supposer que ce n'était que du cinéma.

Cette année à Cannes, le trangressif, c'est Gaspard Noé qui s'y colle, en habitué du genre. Deux filles pour un mec, des langues mélangées, un sexe d'homme qui a joui dans une main féminine. Ce cinéma commence mal : le film s'appelle  "Love" , c'est un titre en anglais. Pourquoi pas "Amour" ? Parce que le titre est déjà pris par  le film de Hanneke, lauréat de  5 prix depuis 2012.

Au moins avec Hanneke, se dit-on, on est dans le consensuel, dans la qualité, la réflexion, la cinéphilosophie à la Terence Malik mais c'est sans compter sur son film Funny games, film concept sur l'ultraviolence, dérangeant puis ennuyeux au point que l'on finit par s'endormir devant ce mauvais film. Dans le genre, avec Irréversible, Gaspard Noé était bien meilleur, cash, trash, authentiquement abject.

La réalité de la création artistique est parfois bien triviale. Les techniciens de la Vie d'Adèle attendent toujours d'apparaitre au générique du film, de toucher tout leur argent alors que le film a touché 175 000 euros d'argent public, permettant au citoyen de devenir complice de l'escroquerie. Le cinéma côté glamour, côté sordide. L'escroquerie c'est de nous faire passer pour des génies, des réalisateurs tyranniques sales cons capricieux qui exploitent les rêves de gloire de midinettes. L'escroquerie c'est que pour expliquer leur sale caractère, par indulgence, par faiblesse, on leur prête des qualités à la mesure de leurs défauts. L'escroquerie est d'être amené à leur trouver des excuses en raison de leur activité artistique. Cet art là nous rendre  complice de l'injuste.

- Là, Léa doit me coller une claque, une vraie claque ?" s'est peut-être interrogée la jeune Adèle. 

- C'est dans ton rôle. Oui là tu reçois une claque, bon faut que ça fasse vrai, en gros il faut que tu acceptes d'avoir mal. 

A part cela, aucun animal n'a été maltraité pendant le tournage. 

Lambert Wilson disait en introduction du festival : "nos pupilles restent toujours accrochées aux cils d'une actrice". Truffaut pensait que le cinéma c'était faire

 

"faire de jolies choses à de jolies femmes"

Le réalisme des visages et des décors sublimé par la caméra, la lumière sur la beauté des femmes, le cinéma est aussi un spectacle d'images, de sons et d'émotions.

L'édition 2014 avait récompensé Winter sleep (Le sommeil de l'hiver), un film de plus de  trois heures, un film turc tourné dans les décors à la fois somptueux, miséreux et hivernaux de l'Anatolie. L'histoire est simple, l'intrigue inexistante. Un comédien à la retraite possède un hôtel hérité de son père. L'amour de sa jeune femme pour lui s'est évaporé avec sa célébrité et la routine de la vie. On sent bien que l'histoire est prétexte aux considérations essentielles, sur le mal, l'amour, le temps qui passe. 

Winter sleep est une succession de scènes guère animées ponctuées de virgules saisisantes. Le rythme du film est lent. Les scènes sont souvent des endroits où l'on cause, les personnages entre eux, les acteurs avec les spectateurs, et grâce à la lenteur, l'esprit du spectateur se retourne vers lui, vers son for intérieur. Ces scènes  sont des moments d'interrogation de l'âme, bien dans la ligne  du style deTchekov dont s'inspire ce film que l'on quitte tranquillement, rempli de soi.

Vincent Lindon recevant son trophée, c'était beau et émouvant. On était content pour lui, pour ses engagements, pour sa pureté timide, l'étrangeté de son visage torturé sur un corps massif, ses aspérités reconnues dans un monde lui même à  la marge comme peut l'être le milieu du spectacle. 

36e minute de la cérémonie de cloture, Agnès Varda vient de recevoir sa palme d'honneur, elle nous confie ses difficultés et ses sources de réconfort. 

"Quand je visualise une peinture de Picasso, je suis de bonne humeur, si je pense cinq minutes à un film de Bunuel, je suis remontée"

Site Canal +

La cravate et la montre, Calligramme, Appolinaire, 1918

La cravate et la montre, Calligramme, Appolinaire, 1918

comme un appel à exercer sa liberté. Je suis libre de regarder ce que je regarde. C'est une affaire de choix. Ainsi dans la montre d'Appolinaire, je suis libre de deviner les grossièretés, les odeurs malsaines des bouges dans lesquels il traine,  les sous-entendus salaces de la huitième heure qui fait se redresser l'instrument masculin pour consommer à la neuvième, puis se reposer quand le jour bascule. Je suis libre de voir la laideur de la difformité artistique des calligrammes. Appolinaire ne fait pas comme tout le monde, il innove et devient laid d'une laideur qui efface  le symbolisme, annonce le surréalisme d'André Breton ou de Paul Eluard. Nous trouvons laid ce qui nous dérange, ce qui n'est pas comme nous, ce qui change nos habitudes et notre manière de voir. 

Je suis aussi libre de voir dans la création artistique la maîtrise des mots, de la matière, de l'image, d'y voir l'alchimie de la transformation de l'ordinaire en sublime, l'habileté de l'auteur à créer des émotions en moi, à témoigner de sa conception du monde, à faire foi de son époque. "Tu m'as donné ta boue et j'en ai fait de l'or" disait Charles Baudelaire.

Ô vous, soyez témoins que j'ai fait mon devoir

Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte

Car j'ai de chaque chose extrait la quintescence

Tu m'as donné ta boue et j'en ai fait de l'or

Charles Baudelaire, Les fleurs du mal, 1857

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