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Antoine Lacroix

Antoine Lacroix

Blog de réflexions sur les problèmes de société


Retour sur le barrage Sivens : une certaine idée de la démocratie

Publié par Antoine Lacroix sur 4 Novembre 2014, 10:05am

Catégories : #Politique, #Loi de décentralisation

Une certaine forme de démocratie est remise en cause lors de ces crises, celle de Sivens ou celle de la tempête Xynthia. Des décisions prises par des responsables politiques démocratiquement élus sont invalidées par les faits, c'est à dire par la mort d'êtres humains. Ces élus pourront dire tout ce qu'ils veulent, ce sont eux les fautifs et considérés comme tels parce qu'ils n'ont rien fait pour les empêcher alors qu'ils en avaient la possibilité. Ils se sont entêtés jusqu'à ce que la mort survienne et leur donne tort. José Bové dans une interview fait la différence entre la légalité et la légitimité. La construction de Sivens est légale mais sa légitimité est contestable. Comment une chose pareille peut-elle être possible, qu'une décision soit  légale et illégitime ?

Pour ceux qui ont vu le film Des hommes et des dieux, on peut se souvenir de la scène où  le frère prieur Christian se fait tancer par ses copains moines parce qu'il a pris une décision tout seul.

Voici le dialogue du film.

On lui reproche : 

- Comment tu peux prendre cette décision sans réellement nous consulter ? L'heure est trop grave pour nous tous. 

- Qu'aurais tu fait à ma place ?

- J'aurais attendu de nous avoir parlé pour connaitre la position de chacun.

- Et pour répondre quoi au final ?

- Mais peu importe la réponse.  C'est le principe même de la communauté qui est remis en question dans ton attitude.

- Bien, alors qui veut aujourd'hui la présence de l'armée dans le monastère ?

- Tu ne veux pas comprendre ce que nous te disons.

- Mais je comprends très bien mais aucun d'entre nous n'a pris la décision de vivre ici pour être sous la protection d'un gouvernement corrompu. Dites moi si j'ai tort !

- Christian nous ne t'avons pas élu pour décider seul.

Dans ce monastère en Algérie ils ne sont que 6 ou 7 alors que les sociétés modernes sont organisées , hiérarchisées, complexes et peu lisibles. Arriver à une décision est plus ou moins long dans un cas ou dans l'autre. Nos sociétés en raison de leur taille ont besoin de procédures et de structures.

Mais comme le dit un des moines,  l'essentiel n'est pas la décision, l'essentiel est que l'on puisse entendre la personne avec sa voix. 

Certains écolos sont radicaux et refusent l'Etat.

L'Etat est  uniquement envisagé sous l'angle coercitif par certaines composantes de la société parce qu'elles sont comme ça, c'est dans leur caractère.

Les évènements trouvent en partie leur origine dans une relation entre un être psychologique et une organisation. Ceux qui revendiquent passent pour les enquiquineurs de service aux yeux des élus alors qu'il ne demandent qu'à être entendus et faire valoir leurs idées.

La radicalité trouve sa source dans la frustration. Pour faire tomber la radicalité, il faut faire tomber les frustrations.

Parce que les écolos disent aussi des choses justes.

Les babacools dans les années 70 ont vu longtemps avant les autres le mécanisme d'enfermement dans l'artificialité du productivisme, la nasse de l'engrais et du pesticide dans laquelle sont pris  les agriculteurs d'aujourd'hui .  A force de dire les choses et de ne pas être entendus, certains commencent à s'agacer devant tant de crétinerie collective. 

Il y a de cette idée dans les revendications d'associations de réhausser la digue de la Faute sur Mer ou de renoncer au barrage à Sivens. Ceux qui préviennent des risques ne sont pas entendus. Et pourtant dans les deux cas, la loi est respectée. Donc ce qui pose un problème, c'est la loi et ceux qui la font et quels intérêts ils défendent. 

Qui a manifesté à Sivens ? Des Zadistes (de zone à défendre) qui veulent récupérer le pouvoir de décision appartenant à des assemblées au service des intérêts commerciaux. 

On croit souvent que le monde politique est à l'origine de la loi or la majorité des lois sont adoptées sous la contrainte de l'évolution de la société.

 Les conflits entre l'individu et l'Etat viennent donc du décalage entre la loi et la société car la loi prend en compte l'évolution de la société avec retard, elle souffre d'inertie. La société évolue plus vite que la loi. Le conflit est donc naturel entre l'individu et l'Etat. Ainsi le respect de la légalité, de la  légitimité politique du conseil général du Tarn ne peut pas être prétexté comme source du refus de la contestation.  L'inertie de l'organisation peut faire que la loi est à la fois  légale et illégitime car en décalage avec les besoins de la société. 

 A quoi servent nos élus  en théorie : à entériner des décisions prises collégialement au sein des assemblées lors d'un débat contradictoire. Cependant à Sivens des personnes manifestent contre le projet, hors assemblée. L'Etat par la voix de Ségolène Royal leur donne raison. Le projet est trop conséquent et doit être revu à la baisse. De plus les experts  qui recommandent la construction sont ceux qui construisent. Le rôle d'André Cabot à la fois entrepreneur et élu local est assez trouble pour ne pas dire suspect. Le Conseil général a pris les bâtons pour se faire battre. Le conflit d'intérêt n'existe peut-être pas mais toutes les conditions sont réunies pour qu'il existe. La suspicion est levée par la Ministre car l'instance départementale est désavouée et avec elle l'assemblée locale dans laquelle les élus locaux sont multicasquette, participent aux commissions qui montent les projets et à celles qui les financent suivant ainsi l'exemple de notre représentation nationale.

Le cumul des mandats, source de tous les maux ? Comment un sénateur, élu national, peut-il prendre une décision contre ses intérêts de président de Conseil général et d'élu local ?

Dans notre pays, pour un tiers d'entre eux, les présidents des Conseils généraux sont aussi sénateurs.

 La remise en ordre est prévue  pour 2017. Elle a en ligne de mire les lois de décentralisation dont les évènements comme Sivens ou Xynthia montrent les faiblesses. L'autonomie des collectivités locales a permis la reconstitution de féodalités claniques grâce aux détournements de facilités offertes par la loi. Ce qui était de l'ordre de l'exceptionnel est devenu la règle,

-sociétés commerciales de droit public émanations des conseils généraux,

-contournement des règles d'appel d'offre des marchés publics saucissonnés en tranches de très peu inférieures à 300 000 euros,

-embauche de collaborateurs au tour extérieur et comme par hasard proches du président du Conseil général.

-achat de voix des grands électeurs grâce aux subventions du département attribuées au mairies.

Les élections au Sénat se financent par la dette, par l'impôt. Le soutien au projet Sivens faisait partie des engagements de campagne sénatoriale du président du Conseil départemental du Tarn, Thierry Carcenac. A partir de là il est aisé de déduire que les partis politiques sont peu regardant sur les conditions d'élection des sénateurs. Le clientèlisme local donne toutes leurs chances aux partis de gagner la chambre haute. 

Ainsi une décision peut être légale et illégitime car l'instance décisionnaire souffrant de dérive clanique n'est pas représentative de l'intérêt général.

En résumé. 

- L'affaire Sivens révèle un système clanique, local, au sein du Conseil Départemental.  

- Le système clanique repose sur la distribution sélective de subventions, le clientèlisme permettant la conquête du Sénat. Le problème local est dû à des  défauts d'organisation de niveau national. 

- La Ministre doit trancher entre sa casquette politique et sa casquette administrative.

L'action citoyenne radicale, la violence va l'obliger à trancher dans le sens de la logique de l'exercice, la saine gestion d'un projet d'aménagement territorial.

La question qui se pose alors est de savoir si les réformes de décentralisation étaient adéquates dans un pays de tradition jacobine centralisatrice,  hiérarchisé, dans lequel l'autorité est respectée car censée prendre les bonnes décisions et dans lequel le citoyen s'écarte de lui-même des débats de tous ordres, qu'ils soient politiques, syndicaux, ou autres. 

La question qui se pose est de savoir si la décentralisation administrative est compatible avec la centralisation démocratique du système de partis dont l'objectif est de gagner la capitale, si la décentralisation administrative est compatible avec la faiblesse de la démocratie participative et si  finalement elle n'a pas laissé le citoyen aux mains de "l'oligarchie libérale" dénoncée par Cornélius Castoriadis, combattue par les zadistes et des gens comme Rémi Fraisse.

 

 

 

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