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Antoine Lacroix

Antoine Lacroix

Blog de réflexions sur les problèmes de société


L'entre-deux où les questions ne se posent plus.

Publié par Antoine Lacroix sur 13 Septembre 2014, 13:50pm

"Notre héritage n'est précédé d'aucun testament" aphorisme de René Char sur lequel réfléchit Hannah Arendt dans la préface à "la crise de la culture". Pour elle, René Char résume ainsi quatre ans d'engagement dans la résistance, un moment de vie où reprend-elle, les résistants ont leur "trésor", cessant de se chercher, ce trésor consistant moins en une communion contre l'ennemi qu'en la création d'espaces publics où la liberté peut s'épanouir . La lutte : terreau des amitiés portant en elles les germes de la renaissance de l'après-guerre ; créatrice d'une histoire commune, d'un attachement à la Nation, d'une nouvelle citoyenneté reposant sur la presse, les affiches, les activités créatrices comme le dessin, la poésie puis l'élargissement du droit de vote aux femmes dans l'après-guerre.  Ce droit de vote c'est l'affirmation que les femmes sont rentrées dans la guerre et dans la résistance. Elle ont assumé et contribué à recréer cet espace public informel, juridiquement illégitime, pour l'instant. René Char, Albert Camus hommes de lettres, ne sont pas destinés à faire de la politique mais ils retroussent leurs manches. Après la guerre les journaux de la résistance sortent au grand jour, Combat (1941-1974), France-soir (ex Défense de la France), Libération (1941-1964), Témoignage chrétien. Les femmes  obtiennent le droit de vote le 23 mars 1944.

La guerre, en mettant fin à la IIIème république, ne nous guérit cependant pas de l'instabilité politique. Ce temps de résistance, de fraternité, parfois de gloire magnifiée par le danger, l'esprit de sacrifice, ce temps à la fois douloureux et béni conduit à la discorde de l'après-guerre. Chacun reprend ses billes, chacun se récupère, avec sa vie à mener. Ces temps reviennent, nous dit Hannah Arendt, de point en point dans l'histoire et disparaissent, se transformant en "mirage". Des temps que l'on sait suspendus et provisoires. Des temps finalement sans liens, hors cadres, sans nom et bientôt oubliés car impossibles à fixer dans les mémoires.

Cet écrit, la préface à la deuxième édition, la première étant rédigée en 1961, est publié en 1968. Les années passant la pensée d'Arendt est-elle devenue ce qu'elle même redoute : un tas de vieilles idées obsolètes ayant complétement perdu toute signification. 

Faut-il parler d'oubli, comme le fait Hannah Arendt, ou de silence ? A notre sens, rien n'est oublié dans l'après-guerre mais on se tait. Le silence de la honte, de la pudeur, de la douleur. La honte des perdants, la pudeur des vainqueurs, la douleur des endeuillés. L'histoire finit bien par s'interroger elle-même. On a fait taire les déportés qui n'en demandent pas tant,  qui fabriquent leur syndrôme des survivants. Le corps tôt ou tard se rappelle à leur bon souvenir.  (voir le site du psychiatre Fineltain) Certains ont tu jusqu'à leur patronyme devenu maudit. Puis quand le temps passe, cet entre-deux, cette parenthèse se réouvre, et les questions se posent à nouveau parce que les réponses deviennent envisageables. L'"achèvement" qui reprend l'action, qui la travaille après coup,  par un éveil de la conscience est bien venu avec le temps et continue de venir. Cette conscience dont la "fin réelle est d'entre en paix avec le monde" nous dit Arendt et dont elle déplore l'absence mais qui viendra après elle.

Mais les déportés murés dans l'indicible, ne sont pas les résistants. Chez ces derniers point d'oubli ni de silence ; la fierté, parfois inventée, est restée, autorisant l'expression. Le musée de Champigny sur Marne est là pour nous le rappeler, avant même la fin de la guerre, des images sont tournées, des documents collectés, la mémoire est en marche.

Vivre libre ou mourir, 9 récits de résistance, Editions Le Lombard, 2011

Vivre libre ou mourir, 9 récits de résistance, Editions Le Lombard, 2011

Garder des traces de l'occupation (page 51) Extrait d'un texte associé à des planches retraçant l'histoire de Francis Perrot et lui rendant ainsi hommage. Il se promenait dans Paris occupé, un livre évidé sous le bras, contenant une caméra.

"Les images produites par l'occupation ont deux fonctions : convaincre les alliés et la société française du bien fondé de son combat et rendre compte des activités de répression de l'ennemi. A partir de 1942, la diffusion des publications clandestines s'améliore et, dès 1943, la Résistance se met en scène à travers la photographie et le film.(...)Ces images clandestines restent toutefois assez rares jusqu'au débarquement du 06 juin 1944. A partir de cette date, les conditions de clandestinité ne sont plus les mêmes et certains professionnels fixent avec leur objectif, à des fins de mémoire désormais, l'action de la Résistance intérieure."

Caméra Emel 8mm de Francis Porret cachée dans un livre. Musée de la Résistance Nationale de Champigny sur Marne. Don de Francis Porret

Caméra Emel 8mm de Francis Porret cachée dans un livre. Musée de la Résistance Nationale de Champigny sur Marne. Don de Francis Porret

Cet entre-deux où les questions ne se posent plus est un temps de guerre. Des entre-deux comme celui-ci, il y en a eu beaucoup dans l'histoire. Marx a même cru que l'histoire avançait d'elle-même par la violence, que le monde ne devait se transformer que par l'usage des armes. Bergon en 1915 est du même avis : la guerre est naturelle à l'homme. Le temps de paix permet de préparer la guerre. C'est à croire que les temps de guerre sont le moment où on laisse aux évènements le soin de répondre aux questions parce qu'on n'a pas su les poser avant. L'homme délègue à l'histoire le soin de choisir sa destinée. La guerre est ce tiers qui décide à notre place, un élément de régulation entre les sociétés, nationales, tribales. On fait table rase, on remet les compteurs à zéro, on déblaie le chemin pour y voir clair. Ensuite la marche reprend jusqu'au prochain croisement où l'on se cogne avant de repartir. L'histoire de l'humanité est marquée par ce cheminement faisant de la violence le moyen habituel de règlement des conflits. Certaines fois, comme à la bataille de Gettysburgh il y a trop de morts pour qu'il y ait un vainqueur, et faute de combattants, la guerre s'arrête au bout de quelques années. Plus la puissance est grande, plus la guerre est courte. La logique du nucléaire est celle là. Le nucléaire, arme totale, rend concrètement la guerre absurde. Autrefois on pouvait se faire la guerre mais sans pousser trop loin. En chrétienté au moyen âge, les combats étaient interdits le dimanche. A l'image des gamins qui disent stop à la bataille en grimpant sur une chaise ou en levant le pouce, les combattants se réfugiaient dans une église. La guerre génocidaire, exterminatrice ne passe plus le témoin. La quantité et la puissance des armes  changent la nature de la guerre qui de contenue, circonscrite, devient totale puisque tout le monde y passe, femmes et enfants compris et en premier, eux qui représentent le futur. Par la guerre au présent on détruit les perspectives à venir. La guerre moderne, par la puissance de feu,  nous dit que le devenir des hommes en ce monde et dans cet intervalle n'est même plus envisagé. L'homme par la guerre nie son propre avenir. La guerre n'est pas prioritairement dirigée contre l'autre mais contre soi. .  La guerre moderne a fait du possible, l'extermination, quelque chose de désiré. Alors qu'est-il cet entre-deux sinon ce temps où la question de la vie ne se pose plus parce qu'elle n'est plus souhaitée ?

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