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Antoine Lacroix

Antoine Lacroix

Blog de réflexions sur les problèmes de société


Les domestiques

Publié par Antoine Lacroix sur 27 Juillet 2014, 09:28am

Catégories : #les domestiques

Ma tante attendait le fromage. La clochette à côté de son verre avait tinté dans la salle à manger, notre salle à manger. La domestique, elle, mangeait dans la cuisine, seule, à la merci d'une laisse sonore et de la rapidité de notre mastication. Je ne l'ai jamais entendue faire une phrase complète. Ma tante l'avait sortie de l'enfance, de sa ferme et l'avait prise à son service. Je lui donne 35-40 ans à l'époque. Elle était mariée à ma tante et à la tenue de sa maison. Je ne pense pas que ma tante ait pu un jour envisager cette femme avec un sexe, l'envie d'un homme, d'enfants, d'une vie de famille à soi. Ma tante était veuve, sa domestique aussi, de l'homme qu'elle n'aurait jamais, une stérilisation sociale en somme.

De mon oncle, je n'ai le souvenir que de ses pieds sous lesquels j'amenais un pouf vert bouteille, vert chasseur, au dessus incurvé. Son métier était de s'occuper des chiens, des vaches et des fermières. 

-Mais tu veux bien laisser ça ! 

Ma tante me tançait, il y avait la domestique pour débarrasser la table. 

-Clarisse, vous servirez le café sur la terrasse !

Aider à débarrasser aurait été inconvenant. A la maison je devais le faire, ici non. C'était interdit, car il y avait les domestiques que l'on devait garder dans leur rôle pour préserver notre rang.  Le rôle social des possédants est de faire travailler les filles et les gars des fermes. Ils savent bien où est leur place, l'ordre social est intégré comme chez ce majordome des Vestiges du jour joué par Anthony Hopkins qui semble attendre la permission de son maitre pour s'avouer un sentiment amoureux. Chez eux, point d'idée de révolution. Réfléchir ? Le marjordome ne sait quoi répondre lorsque son maitre le questionne sur la situation internationale.  

A cette époque, les années soixante-dix en campagne quand on décroche le téléphone, l'opératrice vous répond, mon arrière grand tante demande son numéro. Ca ressonne je crois. Il faut attendre le travail d'enfichage manuel de l'opératrice.

-Madame votre numéro. 

Un jour, elle est morte, je l'ai su quand je l'ai vue entre deux cierges sur son lit. Je ne sais plus qui, un doigt sur la bouche , peut-être ma mère, m'avait fait rentrer dans la chambre. J'étais bien sage, pétrifié, enfin c'est ce que je m'imagine parce qu' il ne me reste plus que le souvenir d'un souvenir, une émotion. Je ne souviens pas être resté longtemps, j'ai du blanchir, verdir, me mettre à pleurer, pisser dans mon bennard. Les adultes sont parfois bien...se font des idées. Elle était habillé en noir, allongée sur le lit, les mains croisées, des gens autour. Je suis d'une autre époque, assez proche du siècle dernier, le mien, mon siècle dernier à moi, le 19ème, celui de Marx, celui des Jules... Verne, Ferry.

La domestique dormait dans une petite chambre, une jolie chambre, à la campagne, les vitres donnaient sur le bois derrière la maison. Tout était silence et tranquillité. C'était bien pour les vacances mais pour y vivre tout au long de l'année, il aurait fallu que je trouve à m'occuper. Elle était silencieuse, discrète, mystérieuse. "Oui Madame", c'est tout ce qu'elle disait. Elle a bien du m'engueuler une fois, la Clarisse, intérieurement, sans rien dire, je devais faire une bêtise et finalement, ma tante m'est tombée dessus. 

Ma tante avait une R6, sa mère une 2Cv qu'elle utilisait comme bon lui semblait d'après les souvenirs récupérés par ci par là. Elle n'est pas morte de sa 2Cv alors qu'elle aurait dû. Cela n'aurait été que justice après toutes les morts qu'elle a  provoquées, des morts de trouille des voisins en la croisant sur la route. C'était une brave et une maitresse femme comme on dit. Elle avait des gros sourcils  et les cheveux gris, depuis toujours.

Quand les domestiques parlent de leur patronne, ils disent Madame André, Madame Pierre ou Henri du prénom de leur mari. L'existence sociale de ma tante, de ma grand-mère, de ses soeurs peut-être, tient à leur statut d'épouse de leur mari. Enfin sur le papier car dans la vie de la maisonnée, ce sont elles qui gèrent tout et le mari n'a rien à dire. Il est à ses affaires. Et de ses affaires, il s'en occupe parfois sans faire dans la dentelle. 

Lorque j'ai avancé l'os au chien avec mes chaussures toutes neuves, il a confondu, a pété les plombs et m'a attaqué la chaussure. Mon grand-père est parti trouver le vigneron qui l'a aligné au fusil de chasse et l'a enterré quelque part. Je me suis lontemps demandé si je n'avais pas tué Médor en exagérant un peu la morsure. Bon tant pis après tout, de toute façon il était vieux et allait bientot mourir. Après, ma grand-mère a eu un setter irlandais, très beau, très coureur, très chiant, qui a permis à une de mes tantes d' exercer ses talents de siffleuse, pour le faire revenir quand il était après la gueuse. Il fallait tout boucler pour l'empêcher de sortir mais il trouvait toujours une solution. Et après, plus de chien, le setter avait détruit l'envie de chien à la maison. Cette andouille un jour, tellement il était con, il s'était empalé les côtes dans une porte en grillage qui s'était refermée sur lui. Il courait quand même avec son bandage autour du bide, s'effilochant et flottant comme un étendard. Il est mort de vieillesse, ou de syphilis, qui sait.

Chez ma grand-mère, il y avait la cuisinière, les dames de ménage, la couturière, énorme, qui a explosé un jour en se piquant avec son aiguille. J'y ai cru un moment ou voulu y croire pour avoir le bonheur de m'accrocher à mes mensonges d'enfant. La cuisinière est bien restée cinquante ans chez ma grand-mère, elle ne faisait pas le ménage. Elles, cuisinière, couturières, c'était pas des domestiques. Enfin c'est pas comme ça qu'on les appelait mais c'était quand même des domestiques  sans le dire. Quand ils sont plusieurs, il existe une hiérachie, les vieux de la vieille, les temporaires. Il n'était pas question de trainer à la cuisine à piquer des frites toutes chaudes sinon la cuisinière nous envoyait sur les roses. Je la craignais, elle avait de l'autorité. Avec Clarisse, j'aurais pu lui piquer ses frites mais je ne pense pas qu'elle aurait su les faire. Elle  serait devenue Sainte Clarisse en s'ébouillant avec l'huile. Vierge et canonisée par la friture.  

Le verbe s'ébouiller n'est pas dans le dico. mais on dit bien par exemple : Va pas t'ébouiller ! Mon arrière grand tante, elle, aurait pu s'ébouiller contre un mur avec sa 2CV. 

Je n'arrive jamais à savoir combien de pièces comptent ces maisons dans lesquelles je vivais. Dix, quinze, vingt. Partout, les domestiques sont là, chez l'une , chez l'autre. A faire le ménage, la tambouille, les cuivres. A piquer les sous aussi, sous prétexte d'aller faire les courses avec la carte bleue. Là on rentre dans l'histoire moderne. Dans ces grandes maisons, le domestique est supposé irréprochable. Qui irait penser qu'un domestique est faisandé ? On ne donne pas les clés du coffre, allons !

Les domestiques
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