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Antoine Lacroix

Antoine Lacroix

Blog de réflexions sur les problèmes de société


Notre outil social favori (F......K) s'enrichit-il indûment de nos "amitiés" ?

Publié par Antoine Lacroix sur 19 Juin 2014, 17:36pm

Catégories : #facebook, #amitié, #Profit

F....k (Le Réseau) revendique environ 1 milliard d'utilisateurs et réalise environ 5,8 milliards de chiffre d'affaire en 2013 pour 520 millions de bénéfices mais quel est son métier ? D'ou vient l'argent ?

Le Réseau est né en 2004, au temps des ordinateurs fixes puis les smartphones et les tablettes sont arrivés. La réussite de Le Réseau se conforte par les applications mobile et le développement des smartphones perpétuant le mariage gagnant du soft et du hard qui naguère avait déjà fait la réussite de Microsoft et d'Apple. Mais comme on le sait après les succès, les chutes sont parfois brutales dans l'univers du numérique. Les utilisateurs ne vont-ils pas en avoir assez un jour ou l'autre  que cette société s'enrichisse outrageusement de ce qui lui est donné, c'est à dire des relations entre les individus ? Le Réseau doit gérer ses internautes qui retirent forcément un avantage à utiliser ce système : celui d'être reconnu.

 

La gestion de la portée organique

 

Comme pour Google grosso modo les revenus viennent de la pub. Le Réseau différencie la portée organique des messages de la portée payante. La portée organique est la zone de diffusion des messages des utilisateurs lambda. La portée qui intéresse Le Réseau bien évidemment est la portée payante. Si l'entreprise Le Réseau s'arrange pour que le mode de diffusion gratuit, la portée organique, soit moins efficace, que le nombre de lecteurs d'un message baisse, ce qu'on appelle le reach, on peut penser que les utilisateurs auront une meilleure propension à utiliser les moyens de diffusion payants . Mai le vrai moteur de Le Réseau c'est sa partie gratuite, la portée organique. Si Le Réseau gère mal cette portée, le nombre d'utilisateurs risque de baisser. Sur le plan mondial, on est très loin de cette situation : le nombre d'utilisateurs et les gains de Le Réseau croissent toujours plus (plus 55 % de hausse du CA entre 2012 et 2013). Par contre, dans la zone Amérique du Nord/Europe les résultats commencent à s'essoufler.

 

L'internaute, un acteur plus ou moins sous contrôle

-Un internaute libre

Le financement de Le Réseau est donc assuré par l'intérêt des utilisateurs pour un sujet précis qu'il cherchent à amplifier, à rendre visible via leur page . Mais qu'en est-il vraiment de ces sujets d'intérêts quand on constate la faible  longueur des lignes des commentaires ? L'intérêt ne réside pas dans le contenu du commentaire mais dans sa fonction. Les commentaires sont souvent des blagounettes, de l'insignifiant qui a toutefois son utilité. Le rédacteur du commentaire accuse réception du message, et il reconnait l'émetteur. Il  le reconnait non pas en disant "tiens c'est lui"  comme le résultat d'un processus cognitif -le mot grec est "anagnorisis"¹ mais en l'incorporant dans un cercle dans une finalité de construction identitaire.  Les sujets partagés sont valorisants, consensuels.  Le Réseau est un lieu de conformation au groupe , un lieu d'expression d'une minorité qui cherche à capter l'attention des "amis".   Que faut-il entendre par minorité ? Une minorité par la place occupée peut-être majoritaire par le nombre. Le terme minorité peut-être compris au sens des sans voix, de ceux qui pensent ne pas être entendus, des mineurs dans la société. Le besoin de reconnaissance entraîne l'adhésion à la norme, une norme émise par les majeurs.

Le moteur des financements de Le Réseau serait ainsi le désir de la reconnaissance qu'il est censé apporter aux utilisateurs. Le maintien d'un niveau acceptable de portée organique correspondrait au respect d'un sentiment suffisant de reconnaissance chez l'utilisateur, une somme collective de sentiments subjectifs de reconnaissance . Comment objectiver cette valorisation individuelle ? Est-ce que cela peut se mesurer ?

Je pourrais faire appel à une réflexion philosophique sur la naissance dans l'histoire de la notion de reconnaissance mais je n'ai pas encore assimilé le matériel philosophique à ma disposition pour réfléchir à cette notion. A vrai dire, il me semble qu'une partie de la philosophie actuelle à des soucis épistémologiques face à la rapidité des changements techniques et à leur influence sur la société. . Le recours à la pensée grecque me semble un peu systématique et être symptomatique d'une retard analytique dont les causes principales sont organisationnelles, liées à l'institution. J'y reviendrai plus tard. 

Par contre pour s'aider on peut s'inspirer de réflexions sur l'obtention et le déni de reconnaissance au travail. 

Philippe Bernoux du Centre Max Weber, ISH Lyon sépare la conquête de reconnaissance au travail selon deux modes :

-La reconnaissance de soi par les autres 

-La reconnaissance de soi par soi-même 

Dans le premier cas, la reconnaissance vient des autres qui apprécient le bel ouvrage. Sur Le Réseau, cela se manifeste par des like, des commentaires et des demandes d'amis que l'on reçoit. Plus vous avez de fans plus vous pensez que vos liens sont intéressants et plus vous êtes visibles, plus vous obtenez de reconnaissance. Les indicateurs annonciateurs probables de reconnaissance subjective sont seuls mesurables. 

La reconnaissance de soi par soi-même suppose de poser des actes, d'être actif sur FLe Réseau, de remplir son profil, d'être présent sur son fil, de placer des commentaires, de se faire des amis.  Si on est réalisateur  de courts-métrages  , ou si l'on fait de belles photos artistiques, Le Réseau devient le prolongement des activités que l'on réalise ailleurs. Il deviendra relais de Youtube, d'Instragram, de Flickr. Il deviendra le point central de l'e-reputation, le centre du réseau social individuel. 

-Un internaute contrôlé

L'augmentation de la notoriété sur Le Réseau est le but du travail effectué, de l'animation du compte . L'utilisateur n'a pas seul la maitrise de son action sur le réseau. Si le réseau réduit la visibilité des messages, le travail effectué n'aura plus de sens. L'utilisateur aura travaillé pour rien et il aura le sentiment que Le Réseau se sera moqué de lui. Il en résultera une perte de confiance en son outil. et en l'usage qu'il en fait à conforter son identité. Comme au travail, "le déni de reconnaissance de la rationalité des exécutants est l’essentiel du déni de reconnaissance". J'obtiens donc de la reconnaissance si je juge que mon action a du sens. Plus encore, j'obtiens de la reconnaissance si je peux avoir une incidence, un contrôle sur les moyens utilisés. Si Le Réseau persiste à vouloir  cacher ce qu'il fait de nos données personnelles,  cela introduit une suspicion néfaste à l'implication de l'utilisateur.

On peut  citer cette expérience de manipulation de 700 000 utilisateurs du Le Réseau anglais qui avait pour but de voir s'ils étaient sensibles à la teneur positive ou négative des messages et s'il y avait "contagion" ou non. L'expérience a bien conclu a un effet (limité) de contagion des états émotionnels entre internautes. Cela veut dire que Le Résau développe des outils d'analyse du contenu des messages sur lesquels il peut influer. Les progrès de l'analyse sémantique sur Internet n'intéressent pas que les linguistes mais aussi les business men et les autorités de contrôle en mission de la sécurité publique.

On peut ainsi citer l'interview en 2010 dans laquelle le dirigeant de Le Réseau n'a pas la conscience tranquille et perd ses moyens quand il est questionné sur les intentions de Le Réseau concernant l'usage envisagé des données personnelles. Les complotistes se sont régalés à interpréter son embarras qui n'en reste pas moins embarrassant comme une volonté de cacher des choses dérangeantes pour les internautes et donc  pour le profit. Mon sentiment est que le défaut de proximité entre le citoyen américain et les instances dirigeantes américaines entraine un défaut de confiance transmis dans les entreprises importantes du Net. Les autorités américaines, leur centrale de renseignement, sont présentes depuis les tous débuts de Le Réseau à la fois financièrement et humainement.

Plus Le Réseau grossit, plus son infiltration se justifie, plus il se fragilise.

Il existe donc un contrat moral entre Le Réseau et l'utilisateur. Philippe Bernoux parle d'une convention.

"La reconnaissance peut donc se définir comme convention. Son existence suppose un accord entre les acteurs sur l’objet de la convention et sur les règles de sa construction. Pas de reconnaissance sans convention".

Cela rejoint la théorie de la reconnaissance développée par Axel Honneth qui fait du droit un des moyens d'obtenir du respect. On peut penser aux lois de protection des ouvriers, le mouvement des droits civiques aux Etats-unis, la lutte contre l'apartheid etc...les exemples sont nombreux dans la mouvance droits-de-l'hommiste.

 

Les risques de la monétisation du regard : l'impudeur

L'enquête de sociologie Sociogeek révèle 5 tendances dans l'exposition de soi :

L'exposition pudique, l'exposition traditionnelle, l'impudeur corporelle, l'exhibitionnisme ludique, la provocation trash.

Les auteurs de l'étude Fabien Granjon et Julie Denouel parmi ces catégories retiennent  plus particulièrement l'impudeur corporelle qui dans les réseaux sociaux se manifeste plus volontiers que dans la vie réelle. Les conventions, la conscience de la bienséance dans le réseau sont déformées par rapport au réel, comme si la virtualité n'engageait pas l'auteur de l'impudeur. Pour les auteurs de l'étude, l'impudeur sur le réseau social vient du fait que la reconnaissance passe d'abord par la visibilité, capter l'attention et du fait que la distance élimine les réticences dues à la coprésence.  Il se crée un processus de création ou de renforcement d'identité narrative rattachant l'expression de soi à la reconnaissance. L'utilisateur veut créer des images positives de soi, le conduisant possiblement dans une démarche subtile ou affirmée de travestissement et de dissimulation dans le but de démontrer ce qu'il a d'unique. L'image  que les utilisateurs  veulent donner d'eux même est façonnée, sous contrôle et sous le regard d'autrui. Le réseau social devenant une scène ou l'on joue le rôle que l'on se donne. Les auteurs citent   la sociologie interactionniste de l'école de Chicago, dont Erving  Goffman est un des représentants, dans laquelle une des idées phares est que  les acteurs sociaux se mettent en scène et changent de rôle suivant les situations. Ainsi Le Réseau serait une scène où nous nous mettons en représentation de nous-mêmes. Sur Internet, le sentiment de honte change d'objet. Ce qui rélève du privé devient accessible au public.  La honte n'est plus éprouvée pour ce qui la provoque habituellement dans un monde où règne la bienséance. La honte n'est plus éprouvée face à la nudité qui est assumée mais en présence d'un frein à la visibilité et à l'appartenance au groupe.

Est-ce que dans la vie réelle quelqu'un joue le rôle de Le Réseau  ? Qui ou quoi  monétise comme organisateur d'échanges relationnels basé sur des intérêts communs des individus dans un but non pas de profit  mais, prenons cet exemple, de valorisation d'un territoire. Peut-être que les mairies pourraient jouer ce rôle ce qui pose un problème de confiance du citoyen en la chose publique. Se rendre captif dans les conditions actuelles de relations entre le citoyen et la classe politique semble bien difficile.

 

 

Gueguen, Haud -  Mallochet, Guillaume, Les théories de la reconnaissance, La découverte  2012, p 6

 

 

 

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