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Antoine Lacroix

Antoine Lacroix

Blog de réflexions sur les problèmes de société


Amap : une invention japonaise

Publié par Antoine Lacroix sur 29 Novembre 2013, 18:00pm

Catégories : #Amap

Il est loin le temps ou la seule philosophie digne de ce nom était celle de l'Europe de l'Ouest. Les courants économiques et philosophiques suivent souvent les mêmes chemins.

 

Le 14 juillet 1853, les canonières du Commodore Perry, envoyé par Fillmore, se présentent dans la baie de Tokyo  mettant fin à la fermeture du Japon pendant  la période Sakoku  (1641-1853) et ouvrant l'ère Meiji de 1868 à 1912.  Son intention est d'ouvrir les ports japonais comme escale pour les navires occidentaux sur la route du commerce avec la Chine.  Un siècle plus tard, le Japon est la troisième puissance économique mondiale, Toyota est un leader mondial de l'automobile, le mythique toyotisme de Taiichi Ono s'est répandu, avec plus ou moins de bonheur il est vrai ,dans bon nombre d'usines sur toute la planète. La doctrine  des théories des organisations s'est enrichi des notions de kanban, de just in time, d'amélioration continue des processus. Sur la plan sportif, l'influence du japon est importante, par exemple, les licenciés de judo en France sont 600 000, 200 000 au Japon pour 128 millions d'habitants. Autant dire que ce sport a bien pris en France. Sur le plan philosophique, en 2011, le géographe orientaliste Augustin Berque traduit le philosophe japonais Watsuji (Fudo, le milieu humain) continuateur après Shuzo Kuki et d'autres des relations entre les philosophies occidentales et japonaises. Avec le cinéma, et les arts en général, nombreux sont donc les domaines d'influences mutuelles entre ces deux parties du monde.

Est-il possible de regarder le système des Amapp (Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne de Proximité) comme une manifestation des interpénétrations culturelles  entre France et le Japon et plus largement entre l'Extrème-orient et l'Occident ? La réponse parait évidente quand on retrace le trajet de ce système via le Canada ou les Etats-Unis avant d'arriver en France mais cela ne veut pas dire que ce système est appliqué tel quel d'un pays à l'autre.

Le système de production de fruit et légumes par panier créé dans les années 60 au japon - les Teikis -  en France à partir de 2001. Ce système  met en relation des producteurs de fruits et légumes, des consommateurs et une association. Cette dernière organise les distributions des fruits et légumes sous la forme d'un panier hebdomadaire. Elle gère les paiements, transmet les informations, organise les réunions, les visites chez les producteurs. Elément essentiel du système qui permet de pérenniser et de lisser les revenus des producteurs : l'engagement du consommateur de venir chercher toutes les semaines un panier de produits contre un paiement contractualisé pendant un temps défini, du trimestre à l'année. Ce qui veut dire que l'aléa météo est partagé entre producteur et consom'acteur. En dix ans des Amapp sont créées sur tout le territoire français. On en compte 1600 pour 270 000 personnes http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/04/02/succes-pour-les-paniers-paysans-des-amap_1679057_3244.html.

Le japon est de religion majoritairement Shinto, un animisme qui sacralise la nature. Le Français et plus largement l'occidental - dans un périmètre qu'il faudrait définir - en se rapprochant du japon deviendrait-il lui aussi animiste ? Le déterminisme environnemental est une idée largement invalidée par les géographes  mais écartée un peu vite à mon sens dans la recherche d'un modèle explicatif global. Les Brittaniques se font une fierté de ce que leur île n'ait jamais été envahie et leur célèbre "fighting spirit" n'est -il pas l'expression de la sanctuarisation de leur territoire.  Les Japonais partagent cet esprit insulaire et l'attaque des américains  sur Tokyo du 18 Avril 1942 dite du Raid Doolittle avait pour objectif de frapper les japonais dans ce qui leur est très cher, l'intégrité territoriale. Comment ne pas penser qu'une relation spécifique se constitue entre le lieu de vie des humains, l'environnement et les croyances. Une part des croyances naitrait  chez un homme confronté à une nature dangereuse. Elle est pour partie le résultat d'un rapport de l'homme avec lui même et de la manière dont il s'arrange individuellement puis collectivement avec ses angoisses, face à une réalité qu'il ne comprend pas et qu'il ne peut pas maitriser. La croyance, loin de moi l'idée de nier l'invisible, c'est la sacralisation de la montagne voisine qui tue ceux qui s'y aventurent et qui reste un territoire interdit peuplé de yétis ou de loups mangeurs de chèvres.  C'est la sacralisation d'une terre japonaise capricieuse, secouée, au carrefour de trois plaques tectoniques, terre de typhons, de volcans, de tsunamis.

Le retour à une production agricole et maraîchère par les Amapp, les producteurs bio , incidemment la vente des livres de Pierre Rabhi résultent d'une "prise d'inconscience" collective des difficultés de la planète à supporter le poids des humains. La Terre se plaindrait d'être maltraitée en quelque sorte et serait entendue de certains aux oreilles plus attentives. Cette plainte prendrait non pas la forme d'un sentiment religieux panthéiste chez les occidentaux à l'instar des japonais mais ferait de la Terre une personne digne de respect, une personne détentrice de droits. La Terre serait humanisée et non déifiée en tant qu'entité digne de croyance mais quand même sacralisée via les droits de l'homme.  Par cette idée on entrevoit un courant de pensée sous-jacent  la doctrine philosophique à l'origine des diverses déclarations du 18 ème siècle affirmant la dignité humaine où le droit naturel vint s'opposer au droit divin, le citoyen nouvellement promu, au monarque. Autrement dit, le respect des droits de la Terre pour les occidentaux est un prolongement de la déclaration universelle des droits de l'homme et non des droits des dieux comme au Japon. 

En Juin 2011, j'ai rencontré deux producteurs de légumes lors d'entretiens de type sociologique. Un de leurs points communs était de chercher à transmettre un patrimoine pour l'un, un savoir pour l'autre. La question est de produire en se projetant dans l'avenir afin qu'il ne se transforme pas en  voie sans issue. J'ai aussi assisté à deux distributions de fruits et légumes, en campagne et en ville (Paris). En campagne, les produits distribués m'ont semblé de bonne qualité, en ville les produits étaient pour certains rachitiques et peu avenants.  Ces deux distributions dans deux univers différents se parlent, se confortent et s'expliquent l'une l'autre. 

Comment expliquer que dans l'urbain quelqu'un accepte de payer cher des produits de petite taille, en mauvais état ? Les qualités organoleptiques et nutritionnelles de ces produits peuvent être mises en doute. Les salades sont séchées par le soleil et non recouvertes pour en préserver la fraicheur. Elles sont de très petite taille, comparables à de grosses endives.  La rationalité commune n'est manifestement pas à l'oeuvre dans cette transaction. L'hypothèse, simple, est que l'acte d'achat revêt une signification qui dépasse le seul fait matériel pour une symbolique propre à l'acheteur.  L'achat échappe à la seule rationalté économique et devient autre chose,  un acte militant, une subvention à un producteur, et acquiert une dimension sacrificielle étrangère à la réciprocité dont nous nous demandons si elle ne doit finir par lasser au bout du compte. Et pourtant le mouvement des Amapp tient dans la durée. Le système est globalement en équilibre. Des pv d'assemblées générales des Amapp disponibles sur internet montrent des ajustements permanents dans la taille des paniers, les prix, la présence de tel ou tel producteur, les accords entre Amapp et les achats groupés . Le consom'acteur amappien doit s'engager et acquérir des compétences sinon il perd son panier et ne renouvelle pas son contrat. Rentrer en Amapp et y rester, ça se mérite. 

Il est probable que beaucoup d'Amappiens viennent chercher un bon rapport qualité-prix comme le montre l'observation dans l'Amapp en milieu rural où les discussions sont rares dans les files d'attente devant les stands des producteurs. Un producteur déplore cette attitude, ce manque d'engagement qui ne correspond pas à la charte des Amapp. Le système est souple, les Amapp nombreuses sur le territoire, il est toujours posssible de changer pour une Amapp  où les Amappiens seront un peu plus consom'acteurs et un peu moins consommateurs. 

Il n'en reste pas moins que l'esprit d'engagement est une donnée essentielle des Amapp parfois au détriment d'une logique économique courante, de supermarché. La comparaison entre les deux observations fait apparaitre cet aspect d'une manière plus évidente.   On pourrait penser que ces conclusions viennent d'une enquête menée un peu légèrement, une observation ne constituant pas un corpus suffisant, qu'elle s'est faite un jour de malchance. Cependant ces légumes dans un état "limite" ne se retrouvent pas seulement en Amapp nous dit un producteur mais aussi parfois en magasin bio. Certains ne sont pas murs, invendables confie-t-il. Les amappiens de la distribution rurale eux ont droit à des légumes beaux et appétissants; à  croire qu'en campagne on sait manger. Ceci dit en campagne, on n'est pas dans l'urbain et de la campagne par définition on n'en manque pas. Cela voudrait-il dire qu'en campagne l'acte d'achat en Amapp est exempt de symbolique ?  Non,  seulement cette symbolique bénéficie en ville d'une meilleure visibilité du fait de sa  patente contradiction avec le sens commun. En ville, l'entendement est heurté et on s'interroge, c'est même son but pourrait-on dire, comme une sorte de cri. En campagne de ce point de vue, on doit moins souffrir semble-t-il.

J'entends déjà les critiques. Comment ça ! Les produits vendus dans les  Amapp parisiennes ne seraient pas acceptés en supermarché car de qualité trop médiocre ? Mais c'est un amalgame bien coupable, mon bon Monsieur. Je ne me serais pas bien exprimé et on m'aura mal compris.

Les deux observations et les deux entretiens permettent d'aborder deux Amapp de manière différente, sous plusieurs angles et permettent de dégager des pistes de réflexion en considérant apriori que le monde de l'imaginaire dans une logique de pensée bachelardienne, l'emporte sur la contingence sans y être opposé. Pour être plus clair, les valeurs, la recherche de sens, la conformation à des symboles est ce qui motive l'action fondamentalement chez l'homme.  Le mouvement des Amapp pourrait ainsi être replacé dans des grands mouvements anthropologiques qui traversent la société. La modernité en apportant un confort de vie à l'homme aurait entrainé un mouvement de sécularisation de la société du fait de la diminution d'un besoin de compensation d'une souffrance psychologique individuelle. Le mouvement des Amapp serait ainsi la résultante d'un inconfort accru ressenti par une certaine partie de la population plus spécifiquement urbaine et ainsi un lieu d'investissement symbolique. Que cette même modernité en apportant l'industrialisation, l'urbanisation , les moyens de transports, voiture, train, avion, bateaux mais aussi pollution, maladies, épuisement des sols et des richesses naturelles alimente des mouvements telluphiles dont participent aussi les Amapp. Que ces prises de conscience serait la résultante d'une meilleure capacité de l'homme à se regarder être et agir grâce à des outils philosophiques comme le dasein d'Heidegger et les outils de la technique comme par exemple les photos de la terre prises de l'espace pour une dimension spatiale verticale et le domaine des communications pour une dimension spatiale horizontale.

Ce travail de terrain permet d'effectuer des constats et de soulever des contradictions ou des incohérences dans les comportements, dans les organisations. L'entendement est heurté par ces contradictions, et considérant la corporalité comme siège de la capacité à raisonner, ces constats pourraient amener à juger négativement et trop facilement les amappiens, comme des personnes au pouvoir d'achat important et détachés de la réalité, proches des valeurs new-age, passant leurs  vacances au ski et roulant en 4x4. Les incohérences sont les poignées par lesquelles la réalité se laisse saisir et appellent à l'effort de compréhension plutot qu'aux manifestations de sentiments négatifs auxquelles la nature humaine est tentée de se laisser aller et que l'on constate trop souvent : rejets, irritations, critiques, sous-entendus, dénigrements, mépris.

15/05/2014

Je reprends ce texte aujourd'hui aiguillonné par une recherche sur internet qui m'a mené sur la sociopsychanalyse de Gérard Mendel.

Je vois des mouvements dans la société que je n'ai pas les moyens d'analyser en profondeur mais qui m'interrogent. Les personnes se déplacent dans les CSP au fur et à mesure que se passe la vie professionnelle. Il est de plus en plus rare que l'on reste dans un seul métier tout au long de sa carrière. Il est de plus en plus rare d'ailleurs que l'on fasse carrière tout simplement. Cette ambition est devenue vaine. L'expression elle-même est devenue désuette. 

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